GROUPE DE RECHERCHE CLINIQUE « DÉFICIT SENSORIEL ET POSITION DU SUJET »

INSTITUT NATIONAL DE JEUNES SOURDS DE PARIS
SERVICE DE MÉDECINE GÉNÉRALE
SERVICE MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE / GRAL

UNIVERSITÉ PARIS DIDEROT CENTRE DE RECHERCHE PSYCHANALYSE, MÉDECINE ET SOCIÉTÉ

GROUPE DE RECHERCHE CLINIQUE
« DÉFICIT SENSORIEL
ET POSITION DU SUJET »

1. Argument

Depuis les deux Lettres de Denis DIDEROT , le déficit sensoriel pose à l’homme générique qui est le « sujet » des Lumières la question suivante : peut-on être un homme à part entière, accompli, quand on reçoit le monde selon des modalités sensorielles tronquées ? Et, si oui, cela ne prouve-t-il pas que la « nature » de l’humain ne doit (presque) rien à ce qui l’entoure, et qu’elle est à chercher dans un sous-sol de la raison étranger aux apparences sensibles ?

La thèse cartésienne de l’autonomie de la substance pensante à l’endroit du monde de l’étendue rencontre donc à ce point anthropologique, avec l’avertissement d’une contradiction possible, son épreuve de réalité. À la fin du XVIIIe siècle, il devint habituel de répondre à la question de Diderot en discutant le terme de « suppléance » — terme qu’il est intéressant de voir s’affirmer ici quand on sait la significativité qu’il prendra par la suite, en particulier pour la psychanalyse .

Cette question inaugurale a essaimé de nos jours en un grand nombre de problématiques, qui tendent à se refermer sur elles-mêmes car elles touchent à des champs très divers de la connaissance. Citons-en rapidement quelques-unes :

  • Dans le champ linguistique, l’urgence légitime à faire reconnaître aux langues des signes (LS) un statut de langue de plein droit tend à occulter l’examen des ressources propres à ces langues : que peut-on dire en LS qu’on ne peut pas dire selon les langues orales ? Cette question outrepasse, certes, le domaine de la linguistique formelle (de la linguistique des énoncés) pour pénétrer dans celui, moins exploré, d’une linguistique de l’énonciation , mais ne peut pas ne pas être posée si on veut tenter de rendre compte, par exemple, de l’attachement de nombre de personnes sourdes aux LS .
  • La prise en charge du déficit sensoriel, en particulier de la surdité, a été largement incluse, ces dernières décennies, dans le champ de la médecine, au point de sembler devoir s’y résorber. Toutefois : 1) la technicisation croissante du soin médical, en ce domaine comme en d’autres, soulève de manière insistante la question des effets sur le sujet (souvent en devenir) d’un compagnonnage tous les jours plus précoce et plus intime avec les produits et les procédures de la science ; 2) la médicalisation de l’existence qui se joue au travers de catégories telles que le « handicap » — qui tendent à régler tout un « projet de vie » — n’est pas, à son tour, sans sembler éloigner toujours davantage le statut de l’individu atteint d’une déficience de l’idéal d’autonomie dont les droits « naturels » de la personne se veulent la transcription .
  • Dans les domaines (théoriquement) connexes l’un à l’autre de la pédagogie et de la psychologie de la cognition, les positions oscillent depuis au moins deux siècles entre reconnaissance et négation des spécificités des enfants sourds vis-à-vis de leurs pairs entendants. Ainsi, pour s’en tenir à l’époque contemporaine, les dispositions issues de la loi 2005-102 du 11 février 2005 vont dans le sens d’une « inclusion » maximale de l’enfant sourd dans le dispositif général de l’Éducation nationale, alors même que les particularités cognitives des enfants sourds, d’où se déduisent des besoins pédagogiques spécifiques, paraissent établies plus clairement qu’elles ne l’ont jamais été.
  • Dans le champ de la psychanalyse, enfin, le modèle du déficit sensoriel ouvre un terrain d’investigation précieux concernant les interactions précoces et l’adolescence, tandis qu’il donne l’occasion d’éprouver certain nombre de notions plus spécifiquement explorées par Jacques LACAN, telles que celles de « division subjective » , d’« objet a » et de « lalangue » . *

2. Objet

L’objet de ce groupe de recherche se déduit de ce qui précède : il s’agira de parier sur le travail interdisciplinaire pour retisser les multiples manières d’aborder, de concevoir et de traiter le déficit sensoriel et ses conséquences. Celui-ci, en effet, loin de se réduire à la défectuosité d’un instrument, engage le tout de l’humain. On fait aussi le pari que cet objet singulier permettra en retour de préciser la situation réciproque et la structure des espaces de complémentarité entre les disciplines concernées, ce qui rejoint un des objectifs du CRPMS.

*

3. Partenaires

3.1. L’INJS-Paris

L’Institut National de Jeunes Sourds de Paris a été fondé en 1791. Chercher à mettre les sourds à égalité avec les autres citoyens en ce qui concerne l’accès à l’éducation et à la culture, c’était tenir que le langage et le savoir, quelle que soit la manière dont ils s’organisent, ont des vertus socialisantes, intégratives et pacificatrices.

Aujourd’hui, l’Institut est placé sous la tutelle unique de la Direction Générale de la Cohésion Sociale (Ministère du travail, des relations sociales, de la famille, de la solidarité et de la ville).

Il scolarise actuellement plus de 250 élèves de tous âges, et selon des modalités très variées.

Au docteur Jean ITARD avait été confiée, en 1800, la tâche inédite de « veiller sur l’état sanitaire des élèves » de l’Institut. Soit une double mission, de soin et de prévention. L’établissement dispose aujourd’hui de services de médecine générale et ORL qui continuent d’accomplir cette mission. Depuis 1984, le service médico-psychologique (SMP), créé par le docteur Marie-Françoise LABORIT, offre aux élèves, dans une perspective psychanalytique, des propositions thérapeutiques en français oral, en LSF ou en français signé, selon la langue d’expression dans laquelle les jeunes patients se sentent le plus à l’aise. Il est actuellement dirigé par le docteur Frédéric PELLION, praticien hospitalier détaché du centre hospitalier Sainte-Anne dans le cadre des relations conventionnelles nouées en 2003 entre les deux établissements.

Le Groupe de Recherche sur les troubles des Apprentissages et du Langage (GRAL) a été créé en 2002. Il regroupe trois praticiens se consacrant aux troubles des apprentissages et du langage dans une perspective interdisciplinaire et une référence à la linguistique, à la neuropsychologie, à la psychologie du développement et à la psychanalyse. Le GRAL a une activité clinique au sein de l’Institut et mène parallèlement des activités de recherche.

Au fil des années, la dimension sanitaire a pris une place de plus en plus importante dans le fonctionnement quotidien de l’Institut, et celui-ci, sans renoncer à sa priorité pédagogique, s’est doté en 2009 d’un projet thérapeutique structuré et financé . L’établissement est un lieu de recherche clinique permanente et un terrain de stage dans de nombreux métiers.

3.2. Le CRPMS

« C’est afin de prendre en compte le champ de recherches ouvert par la complémentarité de fait entre médecine et psychanalyse que Danièle BRUN a fondé en 2001, avec Pierre FEDIDA et Alain VANIER, le Centre de Recherches Psychanalyse et Médecine. »

« Les questions éthiques nées en médecine des avancées techniques sont relancées par les changements de l’approche clinique, et les débats épistémologiques qui émergent. »

« La science et la médecine scientifique, devenues de véritables phénomènes de civilisation, produisent, à leur corps défendant, des énoncés qui engendrent des croyances, commandent des comportements qui, pour se fonder sur des impératifs hygiénistes, n’en sont pas moins des actes conjuratoires appuyés sur une économie de la superstition. Le retour du religieux, constatable aujourd’hui, n’est pas sans relation avec la situation d’un monde où l’avancée du discours de la science défait la dimension du sens, sans pour autant pouvoir, en tant que tel, en proposer un autre. Le droit, la réflexion éthique et philosophique, les approches anthropologiques et sociologiques nous conduisent à engager des études multidisciplinaires dans les domaines concernés. »

« La médecine est ainsi un lieu exemplaire, véritable paradigme extensif, pour évaluer les effets de cette avancée du discours de la science sur la subjectivité contemporaine. On les repère dans le champ des pratiques médicales : du rapport du sujet moderne à son corps ; dans la psychiatrie comme spécialité médicale où apparaît le même type de question, occultée jusque là par le retard de cette spécialité à se fonder sur la méthode proprement scientifique, trait qui se manifeste autour de débats aussi bien épistémologiques que cliniques ; dans le champ des phénomènes transculturels, quand les migrations confrontent des sujets en provenance de pays où l’incidence des retombées culturelles de la science est moins marquée que dans le nôtre, cette rencontre amplifiant de façon remarquable les effets subjectifs des discours contemporains ; dans le champ des lectures que la psychanalyse peut permettre des mutations auxquelles sont confrontées les sciences de l’homme, et, en retour, la façon dont la psychanalyse doit se repenser en fonction des changements des savoirs et connaissances d’aujourd’hui. »

« L’interdisciplinarité est par conséquent notre maître-mot ». Le CRPMS est actuellement structuré selon cinq axes de recherches, auxquels correspondent autant d’équipes internes : « Psychanalyse et médecine », « Psychanalyse et psychiatrie », « Politique de la santé et minorités », « Interactions de la psychanalyse » et « Corps, pratiques sociales, et anthropologie psychanalytique ». Il comprend également un certain nombre de groupes de recherches traitant de questions plus spécifiques se situant éventuellement à l’intersection de plusieurs axes.

*

4. Moyens

Plusieurs personnes sont d’ores et déjà parties prenantes de ce projet à des titres professionnels divers : expert LSF, orthophoniste, médecin généraliste, médecin psychiatre, psychologues cliniciens, psychomotricien, psychopédagogue. D’autres compétences professionnelles représentées au sein de l’Institut vont être plus précisément sollicitées : enseignants, interprète, etc…

S’y adjoindront dans un second temps, éventuellement, les personnes extérieures à l’INJS-Paris intéressées à ses travaux. *

5. Activités

5.1. Activités existantes

  • Deux séminaires actuellement en cours semblent devoir être élargis et rattachés aux activités de ce groupe : le premier est un séminaire mensuel commun entre l’INJS-Paris et l’unité fonctionnelle « Surdité et souffrance psychique » du centre hospitaliser Sainte-Anne, dont les thèmes les plus récents ont été autisme et/ou surdité (2005-2006), intrications entre psychose et surdité (2006-2007), les dysphasies (2007-2008), l’objet voix (2008-2009), l’écriture (2009-2010), les dispositifs de soins à plusieurs (2010-2011) ; le second, actif depuis 2009, est un séminaire ouvert aux psychologues de la surdité d’Ile-de-France et porte sur les effets subjectifs de l’implantation cochléaire.
  • Durant l’année écoulée, et à partir de son implication dans la mise au point des dispositifs d’ « écoute solidienne » présentés publiquement au Panthéon, en octobre 2010, dans le cadre des journées « Monuments pour tous », l’INJS-Paris a noué une relation suivie avec le LAM et l’association ART&FACT ; cette relation s’étoffera en 2011-2012 avec la mise en place d’activités pédagogiques innovantes et d’un groupe de réflexion interdisciplinaire sur les implications subjectives de la réception musicale.
  • Ces dernières années, l’INJS-Paris a par ailleurs noué des relations de travail régulières avec un certain nombre de partenaires étrangers. Citons l’Instituto Nacional de Educação de Surdos (INES) (Rio de Janeiro), le Rochester Institute of Technology (Rochester), le Deafness Cognition and Language research center (DCAL) (Londres). Il participera à Sao Paulo, en septembre 2011, au 3e Congresso Internacional de Saùde da Criança o do Adolescente, et organise pour décembre 2011, en partenariat avec l’université Paris 8, un colloque international en hommage au chercheur français Cyril COURTIN.

5.2. Activités à développer et/ou à formaliser

  • Le partenariat clinique entre le CHU Beaujon et l’unité fonctionnelle « Surdité et souffrance psychique », mis en place en 2010 et touchant à la question des modalités particulières d’expression de la souffrance psychique des personnes devenues sourdes, pourra sans doute être formalisé en étant inclus dans les activités du groupe de recherche.
  • L’INJS-Paris a déjà eu plusieurs occasions de travailler avec l’Institut National de Jeunes Aveugles (INJA), concernant en particulier l’optimisation de la prise en charge pluridisciplinaire des personnes sourdes présentant des troubles visuels graves . Ce partenariat, qui a déjà fait apparaître de surprenants recouvrements cliniques entre déficits auditif et visuel, aura à être approfondi dans le cadre du groupe de recherches.
  • Un rapprochement avec les responsables pour Paris Diderot du cursus de formation aux métiers de l’enseignement, de la formation et de la diffusion des savoirs, partenaires de l’IUFM de Paris, pourrait être fructueux. Le public professionnel directement intéressé à ces questions est vaste et diversifié. La mise en place d’un DU participant à la réévaluation des enjeux épistémologiques de ce champ de recherches, et qui sera éventuellement complémentaire de l’actuel DU « Surdité et santé mentale » organisé par l’université Paris Descartes, est à étudier.

Le groupe de recherche sera un lieu d’élaboration de mémoires et thèses. Rappelons que le CRPMS organise un Master recherche et qu’il est adossé à l’École doctorale « Recherches et psychanalyse » de l’université Paris Diderot. Un des participants au présent projet est directeur de recherches. La constitution d’une équipe d’accueil formalisée pourra être envisagée à terme, si l’expérience se révèle productive et si d’autres compétences nous rejoignent.

Connexion